Les relations gouvernementales et le huis clos du budget : l’art de l’enfermement volontaire

Chaque printemps, des centaines de journalistes et d’influenceurs font un pèlerinage dans les capitales pour assister au dépôt du budget du gouvernement. Ils partent à l’aube et font des kilomètres de route pour aller s’enfermer avec des fonctionnaires dans une salle sans fenêtre, sans téléphone et sans accès Internet pour lire des briques sur les finances de l’État avant tout le monde. Cauchemar ? Détrompez-vous : à Québec comme à Ottawa, c’est LA journée de l’année. L’équipe d’Octane Stratégies vous propose une incursion dans les coulisses d’un événement étrange et palpitant.

LE HUIS CLOS, COMMENT ÇA MARCHE ?

En fait, il faudrait dire les huis clos, puisqu’il y en a plusieurs, tant à Québec qu’à Ottawa. En général, il y en a un très long pour les journalistes et d’autres, plus courts, pour les députés et les intervenants.

À moins d’être invités comme expert par un média, les consultants vont au huis clos réservé aux acteurs économiques et sociaux. À Québec, l’événement dure environ six heures. À Ottawa, c’est deux. Des fonctionnaires sont sur place pour répondre aux questions sur le budget et le ministre vient parfois faire un tour.

Les participants peuvent entrer au moment de leur choix, mais ils doivent accepter d’être coupés du monde (et de leur téléphone cellulaire) et impérativement attendre que le ministre des Finances ait commencé son discours en chambre pour sortir. Normalement, il commence après la fermeture des marchés boursiers, à 16 h.

Il y a malgré tout déjà eu des fuites dont une sur l’imposition des fiducies de revenus qui a probablement coûté plusieurs sièges aux libéraux de Paul Martin, en 2006. Et cette année, à Ottawa, le discours du ministre a été retardé d’une demi-heure à cause d’une plainte de l’opposition à la Chambre des communes. Les pages du Parlement ont en effet distribué des documents budgétaires aux députés libéraux avant le début du discours, en contravention de la loi.

POURQUOI ALLER AU HUIS CLOS ?

  • Pour faire passer son message dans les médias: les participants au huis clos ont une longueur d’avance sur les autres. Si leur enjeu est d’intérêt pour les médias, ils ont avantage à participer au huis clos afin d’être prêts à réagir dès que l’embargo est levé, en personne ou par communiqué. Les journalistes recueillent les principales réactions sur place, dans un tourbillon de points de presse improvisés et d’entrevues express. La tempête dure tout au plus deux heures après le dépôt du budget. Après, c’est trop tard pour être dans les nouvelles du lendemain.
  • Pour poser des questions pointues : il n’y aura jamais de meilleure occasion d’obtenir des précisions sur une mesure fiscale ou un nouveau programme. Les fonctionnaires présents sur place connaissent le budget comme le fond de leur poche et se font un plaisir de répondre aux questions mêmes les plus pointues.
  • Pour développer ses réseaux d’influence : c’est drôle comme les gens se parlent, quand ils sont confinés dans la même pièce et privés de Facebook pendant des heures ! lobbyistes, groupes socio-économiques, partenaires et adversaires sont tous réunis au même endroit et c’est le meilleur moment pour écouter, échanger, faire évoluer les points de vue – sur le budget du jour ou sur la suite des choses.
  • Pour faire du lobbying : Les capitales bourdonnent, les jours de budget. Et une fois le huis-clos levé, tout le monde se retrouve. C’est l’occasion de revoir d’anciens collègues et de rencontrer de futurs clients mais aussi d’échanger avec les élus, le personnel politique, les journalistes. Et il n’est même pas nécessaire d’avoir participé au huis clos pour participer aux (multiples) réceptions qui suivent.

COMMENT SE PRÉPARER ?

L’idéal est d’arriver avec une liste précise des sujets, des thèmes et des politiques qui nous intéressent. On peut même avoir en poche des lignes, une ébauche de communiqué et/ou un document d’information bien avancés selon nos attentes. Une fois dans le huis clos, il ne reste plus qu’à déchiffrer les sections pertinentes du budget, à faire les derniers ajustements aux documents et à sauvegarder pour être prêt à diffuser dès la levée de l’embargo. Cette partie du travail est grandement facilitée par la remise des documents du budget en format numérique.

Les vraies surprises sont rares. Mais si le budget contient une bombe, il est très avantageux de le savoir avant tout le monde pour ajuster le tir. Comme il n’y a pas d’Internet, il est essentiel d’avoir sous la main les documents de référence.

Le ministre des Finances s’achète habituellement de nouvelles chaussures pour le budget. Les autres ne sont pas obligés de lui emboîter le pas… mais la journée est longue : il vaut mieux se coucher de bonne heure la veille et prévoir des chaussures confortables !

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *